La Chaussure

Posté par lobop le 12 avril 2013

Il était une fois, un petit garçon qui avait perdu sa chaussure dans un trop grand jardin protégé par de trop grandes grilles.

Il avait fait l’erreur de la jeter pour essayer en vain d’atteindre un corbeau qui se moquait de lui.

La chaussure était passée par-dessus les piques effrayantes de la grille.

Le jardin appartenait à une très vieille dame qui ne sortait jamais de chez elle.

Le petit garçon avait très peur de cette dame, car on disait au village que c’était une sorcière.

Le vilain corbeau s’était posé en équilibre sur une pique de la grille comme pour narguer le petit garçon et continuait à se moquer de lui.

C’était un corbeau intelligent et doué de parole:

 

« tu es bien laid petit garçon ! Tes jambes sont trop courtes, ton nez est trop gros et tes cheveux sont fillasses. »

 

Le petit garçon en colère lui répondit:

 

« tais-toi méchant corbeau, je ne t’ai rien fait, pourquoi viens-tu me chercher des ennuis ? »

 

Le corbeau se mit à rire en agitant ses ailes noires:

 

« comment cela tu ne m’as rien fait ? Eh bien si, tu m’as fait du tord à moi et à tous ceux que tu croise, tu nous agresses par ta laideur. Tu nous agaces par ton pas traînant, tu ferais mieux de te cacher ! »

 

Le petit garçon, blessé, voulu se défendre:

 

« je ne suis peut-être pas très beau à l’extérieur, mais je n’y peux rien, je suis un gentil petit garçon, je n’ai jamais fait de mal à personne! »

 

Le corbeau secoua la tête:

 

« non non, quand on est aussi laid on ne peut pas être bon, je ne te crois pas, hideux gnome, tu es forcément mauvais, tu as fait du mal à ta mère en naissant et tu continues à lui en faire en grandissant. Tu aurais pu faire un effort et te rattraper en devenant un joli poupon blond, mais au lieu de ça tu es un être difforme aux cheveux crasseux. »

 

Le petit garçon s’était mis à pleurer, profitant de sa faiblesse, le corbeau reprit de plus belle:

 

« Et en plus tu as le nez qui coule ! Il y a des tas d’enfants qui sont attendrissants quand ils sont tristes, mais toi tu me donnes envie de te jeter des cailloux tellement tu es laid ! Je préfère m’envoler voir des gens plus beaux, si je restais ici tu risquerais de me gâcher ma journée ! »

 

Le corbeau s’envola sur ces méchantes paroles en laissant là le petit garçon en pleine désolation et le pied nu.

 

Il ne savait pas comment faire pour récupérer sa chaussure et il ne voulait pas rentrer sans. Sûr qu’il se ferait gronder, car cette paire était la seule qu’il possédait.

Sa maman, qui était veuve et très pauvre ne pouvait pas lui acheter plus d’une paire de chaussures par an.

Non, il devait faire preuve de courage et aller chercher ce soulier.

Profondément déprimé et terrifié, il poussa la grande porte de la grille et entra dans le jardin.

 

L’endroit était sombre et effrayant. Il ressemblait bien plus à une forêt maudite qu’à un jardin.

Il n’avait pas bien vu où était tombé la chaussure et se mit à sa recherche.

 

Au bout d’une heure, il se rendit compte qu’il s’était perdu.

Les ronces essayaient constamment de le faire tomber et il n’avait toujours pas retrouvé sa chaussure.

Des larmes de panique l’empêchaient de voir clair autour de lui, il se perdit un peu plus au fond de la forêt.

Il commença à avoir faim, soif et froid alors que le soir tombait.

 

Il aurait aimé crier au secours mais il avait trop peur de réveiller un monstre horrible qui se serait tapi sous un arbre.

S’enfonçant de plus en plus dans l’obscurité il commença à se dire qu’il finirait par mourir ici, oublié de tous.

Et si ce que le corbeau avait dit était vrai, ce serait un soulagement pour sa maman.

 

C’est vrai qu’il n’était pas très beau et qu’il n’était pas très adroit non plus. Il cassait tout le temps des objets sans le faire exprès, sa gentille maman ne criait plus quand cela arrivait, elle était trop fatiguée pour ça.

Elle pleurait souvent quand il rentrait à la maison couvert de croûtes et de bleus parce que les autres garçons s’en étaient pris à lui.

Sa maman lui disait sans cesse d’apprendre à se défendre, de se servir de ses poings ou de sa tête pour se faire respecter. Mais le petit garçon n’y était jamais arrivé.

 

Il en était là de ses pensées moroses quand il aperçut une lumière.

Il aurait mieux fait de la fuir et de courir dans la direction opposée, mais comme tout animal perdu et blessé il se dirigea vers l’espoir d’un réconfort, vers la lumière et la personne qui l’avait allumée.

Il se retrouva devant la fenêtre d’une grande et sombre maison.

 

Il vit à l’intérieur que quelqu’un était assis dans un grand fauteuil dos à la fenêtre.

Il y avait une cheminée en face du fauteuil et de belles flammes crépitaient dans l’âtre.

Grelottant de froid, le petit garçon se mit à imaginer ce que ça ferait de s’asseoir devant le feu sur ce fauteuil confortable.

Il vit une main blanche et décharnée s’écarter du fauteuil pour attraper une tasse de thé posée sur un guéridon.

La vapeur montait en volute de la tasse et à côté de la théière, sur une petite assiette, étaient empilés d’appétissants petits gâteaux.

Le ventre du petit garçon se mit à gargouiller très fort, il avait de la salive plein la bouche, tous ses membres tremblaient de froid et d’épuisement.

N’y tenant plus il frappa à la vitre.

 

Tout doucement la personne dans le fauteuil se redressa et se tourna pour voir d’où venait ce son incongru.

C’était une très vieille dame, maigre avec seulement une dizaine de cheveux blancs sur la tête, elle était habillée d’une robe crasseuse beaucoup trop grande pour elle.

Elle regarda la fenêtre et eu un sourire glacial qui découvrit ses dents sales et tordues.

Elle se leva péniblement et, courbée comme si elle avait porté le poids du monde sur son dos, se dirigea vers la fenêtre.

 

Elle ouvrit le carreau et s’adressa au petit garçon sans le regarder.

 

« entre gentil petit chat, vient te réchauffer auprès de mon feu, je te donnerai du lait et des petits gâteaux. »

 

Le petit garçon se dit qu’elle devait être folle pour l’avoir pris pour un chat, mais il avait trop faim et trop froid pour la contredire.

Il escalada le rebord de la fenêtre et entra dans la maison.

 

La vieille dame s’était déjà rassise dans son fauteuil et le petit garçon s’approcha timidement d’elle.

 

« soit mignon gentil petit chat, couche-toi à mes pieds et ronronne pour moi » lui dit la vieille dame.

 

Le petit garçon fit comme elle dit tout en lorgnant l’assiette de petits gâteaux.

La dame se mit à lui caresser la tête de la main gauche tandis que la droite lui donnait des gâteaux à manger.

L’estomac du petit garçon se mit à faire encore plus de bruit tellement il était content de recevoir enfin de la nourriture.

 

« tu n’es vraiment pas beau petit chat, mais tu ronronnes bien ! «

 

Le petit garçon ne répondit rien car il était poli et avait appris à ne pas parler la bouche pleine.

Son pied droit, celui auquel il manquait la chaussure, lui faisait beaucoup moins mal même s’il était entièrement écorché à cause des ronces et des orties qu’il avait dû piétiner.

Il se dit qu’il avait eu de la chance de trouver cet endroit et qu’il remettrait au lendemain la recherche de sa chaussure.

Allongé sur le tapis et alors que les doigts osseux de la vieille dame caressaient sa tête, il sentit le sommeil approcher et, rassasié, il s’assoupit.

 

Plus tard dans la nuit, il entendit un bruit qui le réveilla. Il essaya de bouger, en vain.

Il était paralysé par la peur.

Il entendait la vieille dame qui s’était levée et marmonnait dans sa cuisine.

 

« je n’aime pas les chats, ils ramènent des puces. Je n’aime pas, pas, les vilains petits chats qui mangent mes gâteaux, je n’aime pas oh non je n’aime pas du tout ces vilains vilains chats qui boivent mon lait et volent la chaleur de mon feu, oh non, oh non, je ne les aime pas du tout… »

 

Le petit garçon voulu lui dire qu’il n’était pas un chat mais juste un garçon qui s’était perdu.

Mais une boule dans la gorge l’empêchait de parler.

Il vit le corbeau arriver à la fenêtre avec sa chaussure dans le bec ce qui le surprit fort.

Le corbeau le fixa d’un regard mauvais et laissa tomber la chaussure sur le sol.

Le bruit fit sursauter la vieille dame qui se retourna.

 

« ah c’est toi oiseau de malheur ! Tu es un vilain garnement tu sais, à partir au beau milieu de la nuit en me laissant seule ! »

 

Elle s’approcha de l’oiseau et caressa sa tête.

Le corbeau la regarda et lui dit:

 

« il fallait bien que je parte, quelqu’un est mort au village. »

 

la vieille dame sourit et lui dit:

 

« oh raconte moi, j’ai besoin de rire un peu ! »

 

La vieille dame s’installa dans son fauteuil et le petit garçon fit semblant de dormir tandis qu’elle posait les pieds sur son dos.

Le corbeau se posa sur le guéridon et, tout en mangeant les miettes de petits gâteaux qui restaient dans l’assiette, se mit à raconter ce qu’il avait vu et entendu.

 

« il s’agit d’une femme, d’une veuve qui est morte. Morte de chagrin, car elle avait perdu son petit garçon depuis deux ans et que personne ne l’a retrouvé. »

 

la vieille dame éclata de rire et lui dit de continuer.

Heureux de contenter son auditoire, le corbeau dit:

 

« l’enterrement était délicieusement triste, comme elle était très pauvre, ils l’ont mise dans la fausse commune à côté des vagabonds et des criminels. »

 

La vieille dame n’arrivait plus à reprendre son souffle tellement elle riait.

 

« c’était une brave femme, reprit le corbeau, elle avait travaillé toute sa vie pour nourrir son garçon, elle se privait chaque jour pour pouvoir lui acheter une paire de soulier neufs tous les ans. »

 

Le petit garçon blêmit, non se dit il, ce n’était pas possible, il ne pouvait pas être là depuis deux ans, il était arrivé la veille !

 

Le corbeau continuait son histoire.

 

« pourtant il était bien laid son garçon, et il n’avait ni honneur ni fierté, il se faisait rouer de coups à l’école pour rendre sa mère malheureuse. »

 

le petit garçon sentit une larme couler sur sa joue tandis que la vieille dame riait tant et fort.

 

« mais il faut croire qu’elle l’aimait malgré tout, dit le corbeau, car une fois qu’il fut parti, ce petit ingrat, elle se mit à dépérir. Bien des gens ont essayé de l’aider au village, mais rien n’y faisait.

Elle cessa de manger, de boire, de dormir.

Je l’ai regardé souvent debout à sa fenêtre à guetter le retour de son petit garçon qui ne vint jamais. »

 

La vieille dame pleurait de rire à présent alors que le petit garçon pleurait de désespoir.

 

« et puis elle a fini par mourir, seule dans sa maison froide, enfin je sais pas si on peut appeler ça une maison, plutôt une cabane je dirais. Seule et miséreuse voilà comment elle est morte. »

 

le corbeau avait fini son histoire et la vieille dame était ravie. Elle se leva et dit:

 

« viens, pour fêter ça, nous allons tuer ce chat puant et le manger, je vais chercher un couteau. »

 

Quand il entendit cela le petit garçon sentit toute sa peur s’envoler, il sauta sur ses pieds et courut vers la fenêtre qu’il ouvrit en grand.

Une fois passé par la fenêtre il prit ses jambes à sont cou et détala vers la grille qu’il voyait au loin.

Il entendait derrière lui les rires du corbeau et les cris de protestation de la vieille dame.

Il arriva à la grille et l’ouvrit à la volée.

Il courut dans les rues, en larmes et désespéré, il alla directement au cimetière et se retrouva bientôt devant la fausse commune dont la terre avait été fraîchement retournée.

 

Là il pleura toutes les larmes de son corps et se tapa la poitrine en criant sa douleur.

Une fois qu’il n’eut plus de larme ni de voix il se dirigea d’un pas traînant vers sa maison.

 

Ce n’est qu’une fois devant la porte de la vieille masure qu’il se rendit compte que de la fumée sortait du toit.

Il ouvrit la porte et vit sa mère, assoupie près du feu.

Il se précipita vers elle en criant:

 

« maman ! Tu es en vie ! »

 

sa mère se réveilla et encore un peu endormie lui dit:

 

« bien-sûr que je suis en vie ! Où étais-tu ? Je me suis fait un sang d’encre. Mon dieu ton pied, il est en sang ! Viens t’asseoir mon cœur, mon beau petit garçon, j’ai eu si peur, viens que je te soigne. »

 

dans le ciel noir un corbeau passa en riant de sa farce, puis le silence retomba sur le bonheur d’une petite famille réunie.

 

 

 

Il existe des gens mauvais dont le seul loisir est de causer du tourment à ceux qui sont trop faibles pour se défendre, ceux qui sont naïfs, innocents et qui font confiance à des petits gâteaux.

Fuyez mes agneaux, ne répondez pas au corbeau, ou il vous perdra.

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