Nonnie

Posté par lobop le 8 décembre 2011

Il était une fois, une jeune femme qui s’appelait Nonnie.

Nonnie n’était pas très jolie, Nonnie n’était pas très maline.

Mais elle avait un grand cœur qui n’aspirait qu’à aimer.

 

Seulement Nonnie avait peu d’occasion de rencontrer un homme à aimer.

Dans son travail, elle ne côtoyait pas beaucoup de gens en vie, car elle travaillait à embaumer les morts.

Elle les rendait beaux, oui ça elle savait le faire.

Elle les maquillait, les coiffait, elle était une véritable artiste.

 

Mais personne ne la remarquait. Elle se tenait voutée, elle marchait en regardant ses pieds, elle ne se coiffait pas et refusait le maquillage tant qu’elle était en vie.

 

Tous les dimanches elle allait se balader dans le grand parc.

Elle le traversait sur toute sa longueur à pieds et sans s’arrêter.

Juste pour respirer, pour faire fonctionner ses jambes, pour entendre le chant des oiseaux, pour sentir les saisons sur sa peau.

 

Là était son quotidien, son travail avec les silencieux, son dimanche avec le parc.

 

Un dimanche parmi tant d’autres, elle fût prise de fatigue.

Elle était au milieu de son parcours et décida, chose qu’elle ne faisait jamais, d’aller s’assoir sur un banc.

Là elle se reposa en regardant les arbres autour d’elle.

 

Et puis à un moment donné, un homme vint s’assoir à côté d’elle.

Cela ne la dérangea pas, elle ne le regarda pas.

L’homme non plus ne la regarda pas, il contemplait lui aussi le paysage.

 

Nonnie sentit alors une main se poser sur la sienne.

Elle ne réagit pas, elle profita juste de cette soudaine chaleur, de cette peau douce qui recouvrait ses doigts.

 

Au bout d’un temps, Nonnie tourna la tête et croisa le regard de l’homme.

Il avait des yeux bons et doux.

Il avait ce regard qu’elle avait toujours voulu croiser.

Ils se penchèrent alors tout doucement l’un vers l’autre et leurs lèvres se rencontrèrent pour un long et délicieux baiser.

 

Ils restèrent longtemps à se regarder et à s’embrasser doucement.

Ils ne parlèrent pas.

À la fin de l’après midi, ils se levèrent, se sourirent, et reprirent chacun leur chemin.

 

Toute la semaine Nonnie pensa à l’homme.

Ne pas savoir son nom, ne pas connaître le son de sa voix ne la dérangeait pas.

Et même, cela lui plaisait.

Comme si la magie se serait brisée s’ils avaient parlé.

 

Le dimanche d’après, à la même heure, Nonnie retourna au parc.

L’homme l’attendait sur le banc.

Elle s’assit à côté de lui et la même chose arriva.

D’abord rien, ensuite les mains, puis le regard et enfin les baisers …

et en fin d’après midi quand elle rentra chez elle, elle n’en savait pas plus mais elle était heureuse.

 

Chaque dimanche, et pendant toute une saison, elle retourna au parc.

Et chaque dimanche la rencontre se répéta.

Toujours pas de paroles, elles étaient inutiles.

 

Seulement un dimanche, l’homme ne vint pas.

Nonnie attendit toute l’après-midi sur le banc, jusqu’au soir, jusqu’à même tard dans la nuit.

Elle finit par rentrer chez elle et pleura jusqu’au matin.

Ses mains, ses lèvres et son silence lui manquaient.

 

En arrivant au travail le lendemain, elle comprit pourquoi l’homme n’était pas venu à leur rendez-vous.

Il était allongé là, sur sa table de travail, éventré, mort des plus morts.

Cela lui fit un choc bien sur.

Et puis elle lit la fiche.

 

Il s’appelait Alain, il était accidentellement tombé sur une scie circulaire.

Il devait être enterré le lendemain.

La famille souhaitait que le cercueil soit scellé.

 

Malgré cette dernière information qui aurait dû lui épargner beaucoup de travail, Nonnie s’occupa de lui toute la journée, puis toute la nuit.

 

Ce fut son œuvre d’art.

Elle recousit son thorax, elle le baigna, le maquilla, l’habilla, le coiffa.

Elle le rendit aussi beau que dans ses rêves.

 

Au petit matin, les croques-morts vinrent récupérer le cercueil.

Ils ne virent pas le beau travail de Nonnie car le couvercle était rabattu.

Ils le scellèrent immédiatement.

 

Ils emportèrent le cercueil qui avait le poids de la mort, un peu plus lourd à chaque pas.

La cérémonie fut brève, l’homme n’avait que peu de famille.

Puis on le mit en terre et le fossoyeur vint pour le recouvrir.

 

Plus tard dans la nuit, Nonnie se réveilla pâteuse, dans le noir, allongée contre un corps froid, dans une odeur pestilentielle.

Elle se maudit de ne pas avoir pris plus de somnifères.

 

Nonnie n’était vraiment pas très maline.

 

« il ne me reste plus que l’asphyxie, j’espère que ce sera rapide ».

 

 

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