Jeux d’enfants

Posté par lobop le 5 août 2011

J’ai écrit trop fort, j’ai cassé ma plume, j’ai pris un bout de charbon pour continuer.
Poussée par l’urgence de me soulager un peu.
Je voulais dessiner sur les murs mais je ne suis pas chez moi, pas vraiment, jamais vraiment.
Et pourtant, ce papier m’attire, je voudrais y laisser courir mon stylo-bille.
Pour être bien éduquée il faut se restreindre, s’abstenir, se frustrer.
Frustration, oui, encore une fois.
J’ai parfois l’impression d’avoir passé l’intégralité de ma vie à me frustrer.
Et quand je cédais enfin, les rares fois où j’ai dit à ma conscience d’aller voir ailleurs si j’y suis, la culpabilité me rattrapait, très vite, beaucoup trop vite.
On m’avait dit de ne pas sucer mon pouce, ça déformait les dents.
Et si moi j’avais envie que mes dents soient déformées ?
J’appris ce jour là que mon corps ne m’appartenait pas, pas vraiment, jamais vraiment.
Je me suis mise à ronger les meubles, j’avais si faim …
De mes deux incisives plus longues que la moyenne, la nature m’a faite ressembler à un rongeur, jusqu’à mon nez qui bouge tout seul à la manière des lapins.
Je rongeais les meubles donc, ma commode en bois en fit les frais.
Le vernis avait un goût merveilleux dont je me rappelle encore.
Mon père a ri sous l’effet de la surprise, de la consternation quand il m’a prise en flagrant délit de rongeage de commode.
Et puis il s’est fâché, parce que quand même, les meubles, ça coûte cher.
Il me l’a interdit.
Je n’avais pourtant pas l’intention de la manger entièrement, juste de la ronger de temps en temps, comme ça, sur le devant.
Mais j’appris aussi ce jour là qu’en plus de devoir être fonctionnels, les objets se devaient d’être beaux, sans quoi, on les aimait moins.
Après que mon père m’eut fait la morale avec tout un tas de mots que je ne comprenais pas, après qu’il eut beaucoup crié aussi puisque ses névroses l’empêchaient de garder son calme, mon frère vint me chercher dans ma chambre pour me dire :
« Il comprend rien ! Tu viens jouer aux petites voitures ? Je te prête la limousine blanche si tu veux »
J’aimais bien la limousine blanche, mon frère préférait les voitures de sport.
Mais pour moi, la limousine blanche était un oiseau, je la faisais voler dans les airs et ouvrais ses portières pour qu’elle ait des ailes.
Mon frère me disait que les passagers allaient tomber, je lui répondais qu’il n’y avait pas de passager.
« _mais qui la conduit alors ?
_ personne, elle se conduit toute seule, elle est libre, c’est un oiseau.
_ ah oui, c’est vrai. »
Mon frère avait parfois du mal à suivre mon imagination, il faut dire que je n’étais pas toujours facile à suivre, mais il suffisait que je lui explique et il ne me contrariait jamais dans mes histoires.
Il y avait dans la cour, une porte donnant sur un escalier s’enfonçant dans les méandres d’une cave obscure.
Nous n’y sommes jamais allés, nous n’avions pas le droit, c’était « dangereux ».
Si bien que nous inventions des tas d’histoires effrayantes sur cette cave.
Puisqu’on nous avait défendu d’y aller sans explication concrète, et que nous avions peur, il fallait bien donner une raison valable à cette peur.
Quelque chose de tellement effrayant que nous ne pouvions y descendre, puisque nous n’étions pas des poules mouillées.
La première raison que trouva mon frère fut :
« je suis sûr qu’il y a une sorcière ! »
je lui dis alors
« _mais non ! Ça c’est dans la cabane de l’école !
_ ah oui, c’est vrai. Alors peut être des araignées géantes !
_ non ça c’est dans le jardin de mamie.
_ peut être un fantôme …
_ les fantômes ça existe pas, ou alors, ils sont gentils
_ ah oui, c’est vrai… »
Nous restions là, côte à côte dans la cour à regarder la porte de cette cave sans oser en approcher.
Et puis mon frère, frappé par un éclair de génie, dit :
« c’est des scorpions qu’il y a là dedans ! »
Les scorpions étaient la terreur de nos vacances.
Chaque été nous partions deux semaines avec mon père dans la maison familiale en Ardèche.
Chaque été notre père nous répétait les mêmes choses :
« ne marchez pas pieds nus, ne collez pas vos lits aux murs, ne laissez pas vos chaussons par terre, regardez toujours dans vos chaussures avant de les mettre ».
Tout ça, à cause des scorpions.
Toute la famille savait qu’il y en avait plein les murs en pierre.
Bien que la seule fois où j’en vis un, fût bien plus tard dans les toilettes, écrasé par terre par mon grand père.
Mais notre père avait bien fait son travail, nous avions une peur terrible des scorpions.
Nous décidâmes donc que l’horreur qui se trouvait dans la cave était une colonie de scorpions assoiffés de sang et qui rêvaient de dévorer nos orteils.
À partir de là nous pûmes recommencer à jouer dans le reste du jardin puisque nous avions trouvé une bonne raison de ne pas nous approcher de la cave.
Néanmoins, quand le gentil pépé du deuxième étage descendait dans la dite cave, nous étions à la fois terrorisés et curieux de voir s’il allait en ressortir vivant.
Puisque c’était le cas, mon frère émit l’hypothèse que les scorpions devaient dormir ou bien qu’il ne s’attaquait pas aux personnes âgées.
Je n’y croyais pas une seconde, voyons un scorpion ne dort jamais ! Et ils sont tellement méchants qu’il s’attaquent à tout le monde, surtout aux gentils pépés !
Je commençais alors le soir à imaginer que notre pépé avait des super-pouvoirs.
Tout en grattant de mon ongle le plâtre du mur, il me fallait bien un passe-temps puisque je n’avais plus le droit de ronger les meubles, j’essayais de deviner quel était son pouvoir.
Je ne l’imaginais pas devenir tout vert comme Hulk, je l’imaginais mal avec des yeux laser, il ne pouvait pas faire de kaméhaméha puisque c’était mon futur pouvoir.
Peut être crachait il du feu, non soyons sérieux, ça c’est les dragons…
J’optais au final pour l’invisibilité, oui ça lui allait bien à mon pépé qui était si discret.
Je m’endormais donc rassurée par la certitude qu’il ne se ferait jamais manger par les scorpions puisqu’il savait se rendre invisible.
Le lendemain de ma trouvaille, j’en fis part à mon frère qui me dit :
« _ mais non ! En fait il lance des éclairs bleus avec ses doigts comme l’empereur dans Star Wars !
_ pff, Star Wars c’est pas la vraie vie, ça existe pas et puis l’empereur il est méchant alors que pépé il est gentil ! »
Mon frère partit vexé. Je venais de remettre en cause son grand amour cinématographique.
Je me rendis compte immédiatement de ma boulette et le rattrapais pour m’excuser.
Mais il était trop vexé et je dû attendre qu’il ait fini de bouder pour lui proposer :
« _ si tu veux on peut jouer à Star Wars, et je ferais la princesse Leïa … même si elle est nulle.
_ d’accord et moi je fais Luke et je viens te sauver ! »
Je trouvais ça vraiment nul de jouer la princesse Leïa, elle était toujours coincée quelque part et devait attendre que Han Solo ou Luke vienne la sauver … non mais quelle gourde !
D’ailleurs le jeu finissais toujours quand, fatiguée d’attendre que mon frère ait fini de tuer tous les Stamp Troopers de sa chambre, je décidais de me rebeller et de tuer Jabba le Hut avec mon sabre laser.
« _ mais t’as pas de sabre laser ! T’es pas un jedi !
_ et ben peut être que si ! J’en ai acheté un sur Tatooine !
_ mais tu peux pas ! La princesse Leïa elle se bat pas, c’est une princesse ! Elle attend qu’on vienne la sauver !
_ ben c’est pas ma faute si elle est nulle, je veux plus jouer la princesse, je veux jouer Han Solo.
_ tu peux pas, Han Solo c’est moi.
_ non, toi t’es Luke !
_ je suis Luke et Han Solo.
_ alors moi je suis Dark Vador et l’Empereur.
_ non ! C’est moi qui les joue aussi !
_ pff, si tu veux jouer tous les rôles, moi je vais jouer aux playmobiles.
_ tu peux jouer Jabba si tu veux.
_ beurk, c’est une grosse limace qui peut même pas bouger.
_ … on va jouer dans le jardin ?
_ d’accord, mais cette fois, c’est moi qui joue Indiana Jones !
_ oui si tu veux »
finalement, je me dis que les relations fraternelles sont comme les relations amoureuses, bourrées de concessions pour qu’elles fonctionnent. Au moins le temps qu’on est coincés ensemble.

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